Réussir bovins viande 18 janvier 2017 à 08h00 | Par F.d'Alteroche

Jean-Pierre Fleury, Président de la Fédération Nationale Bovine « Nous ne céderons pas sur notre combat pour le prix de notre produit »

A la veille du Congrès de la Fédération Nationale Bovine qui aura lieu les 1 et 2 février prochain à Nevers, la défense du prix du produit est plus que jamais la priorité. Les problématiques sociétales sur la viande et l’élevage sont également au cœur des préoccupations.

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Comment s’est achevée 2016 pour les producteurs de viande bovine ?

Jean-Pierre Feury : La situation est terrible pour de trop nombreux éleveurs. Sur 80 000 producteurs spécialisés, nous considérons que 10 à 15 000 d’entre eux sont dans une situation de quasi faillite. Après deux années de crise, certaines exploitations qui avaient pourtant de bons résultats techniques sont à leur tour confrontées à de sérieuses difficultés. C’est en particulier le cas de bien des élevages qui avaient beaucoup investi.

Les aides Pac sont finalement arrivées tant bien que mal en fin d’année sur nos comptes. Cela a permis de remettre à jour les échéances en retard. Mais sans amélioration du prix de nos animaux, le problème de fond n’est pas réglé. La situation risque d’être à nouveau très tendue pour nombre d’entre nous dès le mois de mars. A ces problèmes de trésorerie vient s’ajouter une crise morale. Beaucoup d’éleveurs se sentent abandonnés et incompris.

La défense du prix du produit demeure donc la priorité…

J-P F : Le combat sur les prix et la reconnaissance de la hausse de nos coûts de production est un combat sur lequel la FNB ne cèdera pas. Il en va de la survie de nos élevages. Dans la période actuelle, nos responsables politiques ont besoin que nous leur ouvrions les yeux sur certaines évidences. Depuis plusieurs décennies, qu’ils soient de droite ou de gauche, les gouvernements successifs ont donné les clés à la grande distribution pour gérer le pouvoir d’achat des consommateurs et juguler l’inflation. Cette maîtrise de l’inflation s’est traduite par une guerre des prix entre enseignes. Elle s’est fait au détriment de leurs fournisseurs et en particulier des agriculteurs.

Quand on compare au cours de ces dernières années l’évolution du prix moyen pondéré des bovins entrée abattoir à celle du prix de la viande dans les linéaires et à l’indice Ipampa (Indice des prix d'achat des moyens de production agricole), on visualise tout de suite le problème. Les différents acteurs de l’aval ont su répercuter la hausse de leurs coûts de production mais pas les producteurs. Les gains de productivité réalisés par les éleveurs sur leurs exploitations ont été captés par l’aval.

Le recul de la consommation est classiquement mis en avant par l’aval pour justifier la baisse du prix d’achat des bovins en ferme. Quelle est votre analyse ?

J-P F :  Le discours tenu dans nos cours de ferme par les acheteurs n’est pas exact. Ils nous disent : « La consommation est mauvaise. La demande n’est pas là. Je vais quand même prendre tes bêtes, mais je ne peux rien te proposer de mieux pour leur prix… ». Pourtant ces dernières semaines, il n’y a pas eu d’attente pour faire partir les animaux alors même que la crise laitière s’est traduite par des abattages records tout au long de 2016. En fin d’année, les effectifs abattus dans les différents outils français avoisinaient 67 000 gros bovins/semaine soit quelque 7000 têtes supplémentaires comparativement aux chiffres de l’année précédente.

Quand toutes les statistiques seront connues, on va à mon avis apprendre que le recul de la consommation l’an dernier aura été très modeste. Une fois de plus, on raconte des histoires aux producteurs pour ne pas faire monter les prix. C’est un comportement irresponsable de la part des acteurs de l’aval.

Où en est la démarche « Cœur de gamme » ?

J-P F : Dans le sillage de Système U, première enseigne à s’être engagée en juin dernier, Carrefour, Leclerc, Intermarché, Lidl et Casino ont eux aussi signé. Dans la première quinzaine de janvier, les discussions étaient en cours avec Auchan et Cora. Les enseignes signataires veulent d’abord savoir si l’intégralité des prix versés pour les animaux valorisés en « Cœur de gamme » revient effectivement dans la poche des éleveurs. Quand elles signent c’est un engagement pour commercialiser dans cette démarche au moins 50% de la viande bovine vendue dans leurs rayons.

Dans les négociations de prix entre les industriels et les enseignes, il y a une référence aux coûts de production des éleveurs. Une moyenne de 12 000 vaches allaitantes sont abattues en France chaque semaine. On estime que le potentiel pour « Cœur de Gamme » se situe entre 7 et 8000 vaches allaitantes/semaine. En décembre on était à un peu plus de 1000 carcasses/semaine. Cela prend du temps, mais à la FNB nous sommes tout particulièrement déterminés sur ce dossier.

Comment est-il vécu sur le terrain, en particulier par les éleveurs ?

J-P F : On est dans la phase de lancement, laquelle prend forcément du temps. Il faut aller à l’encontre de la volonté de la plupart des intervenants d’aval de vouloir toujours niveler les prix vers le bas en se calant sur les cotations France Agrimer que d’ailleurs nous ne reconnaissons plus. Ce qui comptait dans un premier temps c’était de démarrer. Les signatures faites à Paris avec les représentants des enseignes ne suffiront pas. Maintenant la réalité c’est aussi le terrain. Il ne faut pas attendre bouche ouverte que cela vienne seul. C’est à nos sections bovines d’aller à la rencontre des directeurs de magasin des enseignes signataires dans la mesure où un engagement individuel de chaque magasin est nécessaire. Pour Système U, ce n’est pas encore parfait, mais la démarche a vraiment pris de l’ampleur avec des retours significatifs pour les éleveurs.

Cela bouge sur le terrain. Le bouche-à-oreille fonctionne. Les éleveurs sont de plus en plus curieux de savoir si leurs animaux pourront partir en cœur de gamme.

Aujourd’hui on est au milieu du gué. Dans les semaines à venir nous allons sortir l’identifiant cœur de gamme, lequel demeurera la propriété exclusive des éleveurs. Il ne sera délivré qu’aux magasins qui ont signé. Je dis bien aux magasins et non aux enseignes.

Quelle attitude prônez-vous face aux médias qui relaient de façon complaisante les thèses mises en avant par des associations incitant à cesser de consommer de la viande ?

J-P F : Les directions des chaînes publiques de télévision ou de radio gagneraient à analyser de près les propos militants relayés par certains de leurs animateurs. Ces derniers ne devraient pas oublier qu’ils vivent pour partie par le biais de la redevance du service public acquittée par l’ensemble des Français, y compris par les agriculteurs, leurs proches et tous leurs fournisseurs.

Si on analyse la situation, le mouvement végétarien et végan représente autour de 3% de la population française. Au nom de quoi ces 3% de la population – que je respecte- devraient imposer aux 97% restants leur façon de consommer. Dans une démocratie ce n’est ni la rue, ni les animateurs d’émissions ou de jeux de télévision qui décident de l’évolution de la législation. Dans une démocratie, quand on veut faire évoluer la réglementation, on se fait d’abord élire. Ce n’est qu’ensuite que l’on propose des textes de loi pour chercher à faire évoluer la réglementation.

Ces différents sujets liés au prosélytisme en faveur d’une alimentation végétarienne feront partie de nos priorités tout au long de l’année qui démarre et tout particulièrement au moment de la campagne pour les élections présidentielles. Et on ne va pas simplement demander aux différents candidats de se positionner sur ces sujets, on va leur demander de s’engager. La nuance est importante.

"Dans les semaines à venir nous allons sortir l’identifiant cœur de gamme, lequel demeurera la propriété exclusive des éleveurs."
"Dans les semaines à venir nous allons sortir l’identifiant cœur de gamme, lequel demeurera la propriété exclusive des éleveurs." - © Sophie Chatenet

Attention aux conséquences indirectes du Brexit

L’Irlande est historiquement le principal fournisseur du Royaume-Uni en viande bovine. Elle y exporte pratiquement 50% de sa production. Le vote anglais de juin dernier pourrait avoir indirectement un impact important sur les débouchés des viandes irlandaises, qu’elles soient bovines mais aussi ovines. « La dévaluation de la livre fait que la viande irlandaise est devenue moins attractive sur le marché anglais. » précise Jean-Pierre Fleury. Cela va logiquement inciter les exportateurs Irlandais à prospecter de façon plus actives les autres débouchés. Les marchés actuellement  situés dans les différents pays d’Europe Continentale seront alors forcément plus particulièrement visés.


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