Réussir bovins viande 08 février 2016 à 08h00 | Par François d'Alteroche

Faire face au mal-être

2015 aura été une « annus horibilis » pour les détenteurs de cheptels allaitants. Les résultats économiques sont à la peine. La viande bovine et indirectement ses producteurs ont été accusés de bien des maux. Le moral est souvent atteint.

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On craint le regard des autres. On se mure dans le silence, alors que c’est tout l’inverse de ce qu’il faudrait faire.
On craint le regard des autres. On se mure dans le silence, alors que c’est tout l’inverse de ce qu’il faudrait faire. - © P.-Y. Garino

Pouvait-on imaginer plus difficile scénario que 2015 pour des producteurs de viande bovine ? À une conjoncture déprimée est venue s’ajouter une météo compliquée. Même s’il conviendrait d’y apporter des nuances selon les régions, sécheresse, vent et températures estivales puis automnales anormalement élevées se sont traduits sur le terrain par une année atypique dans de nombreux départements. Des conditions climatiques souvent annoncées comme prémonitoires de ce qui nous attend dans les années à venir en termes d’évolution du climat.

2015 aura aussi été marquée par les tracas sanitaires et commerciaux découlant du retour de la FCO, mettant à mal le prix de certaines catégories d’animaux, générant qui plus est des dépenses supplémentaires imprévues. Et comme si cela ne suffisait pas, certaines exploitations très herbagères du Massif central sont confrontées à des pullulations quasi inédites de rats taupiers, lesquelles font d’ores et déjà peser bien des interrogations pour l’année fourragère en cours.

Annonces maladroites sur l’évolution du revenu

Le comble est que le 15 décembre dernier, la Commission des comptes de l’agriculture trouvait le moyen d’annoncer un revenu agricole par actif (exploitants et salariés) en progression de 8,8% en 2015, selon les données de l’Insee. Par actif non salarié, le revenu aurait même progressé de 16,2% ! Et de reconnaître quand même que, autour de cette moyenne, les situations sont très contrastées entre productions. Quoi qu’il en soit, cette annonce pour le moins maladroite a parfois été analysée comme la volonté de camoufler l’actuel malaise paysan à la grande masse des Français, peu au fait des difficultés du monde de l’agriculture et surtout de l’élevage.

Comment peut-on surtout globaliser les chiffres de productions aussi différentes que les fruits et légumes, les céréales, le vin, le lait ou la viande bovine ? « Annoncer un revenu prévisionnel 2015 en hausse est une véritable provocation », affirmait la FNSEA suite à la publication de ces résultats. « Qui peut, un seul instant, croire de tels chiffres, au regard de la situation économique exceptionnellement critique que vivent des dizaines de milliers d'agriculteurs ? »

La Coordination rurale estimait de son côté, dans un communiqué, qu'il s'agit d'une «année noire présentée en rose», rappelant que 2015 a été marquée par de nombreuses manifestations d'agriculteurs. Ce syndicat remet en question la fiabilité des chiffres fournis, «alors qu'une bonne partie des productions n'est pas vendue, avec des prix devenus très volatils». La Coordination pointe également l'incertitude que fait porter, selon elle, les aides PAC («retard de traitement des dossiers», «incertitude» sur les enveloppes de conseils régionaux) sur les revenus 2015. Pour la Confédération paysanne, les chiffres publiés «ne reflètent pas la complexité de la réalité», notamment les écarts de revenus. De plus, elle estime que les chiffres sont d'autant plus «incertains» que la réforme de la PAC «laisse beaucoup d'incertitudes sur sa mise en œuvre». Et de préconiser de «se pencher sur les résultats des centres de gestion pour se rapprocher du terrain ».

La Saône-et-Loire en exemple

Et à cet égard, si on prend l’exemple de la Saône-et-Loire, premier département français pour l’importance de son cheptel allaitant, Cerfrance 71 fait état pour 2015, d’une « année difficile » pour les producteurs de viande bovine avec un revenu qui « repart à la baisse ». En 2014, leur revenu moyen (tous systèmes confondus) s’affichait à 12 000 €/UTAF. L’année 2015 sera marquée par une reprise des dépenses (liées notamment à la sécheresse et au surcoût FCO), des marchés bousculés et une PAC dont le nouvel impact sera très variable selon les situations. « Ces éléments nous conduisent à prévoir un revenu par UTAF qui repart à la baisse. À 10 100 €/UTAF, il serait inférieur de 27% à la moyenne décennale. » Ce résultat diffère selon les systèmes de production et tend à augmenter avec le taux de finition des produits. En système naisseur, la conjoncture laisse présager pour 2015 un revenu en baisse (9200 €/UTAF). « Seules 30% des exploitations présentent une efficacité technico-économique (EBE/Produits) supérieure à 35%. »

En analysant l’évolution des chiffres sur la dernière décennie, Cerfrance 71 indique que la progression de la dimension économique des élevages ne s’est pas pour autant traduite par une amélioration du résultat global d’exploitation. Cumulés sur dix ans, les agrandissements représentent une progression moyenne de 19% pour la surface des exploitations allaitantes, et de 23% pour le nombre de vêlages. « Par ailleurs, la baisse (progressive mais constante) de la main-d’œuvre amplifie le gain de productivité : entre 2005 et 2015, le nombre de vêlages par UMO a progressé de 12 unités pour atteindre 57 vêlages/ par UMO, soit un gain de 28% en dix ans ! Les efforts fournis par les éleveurs sont colossaux pour résister à la conjoncture. Jusqu’à quel point sera-t-il possible d’actionner ce levier tout en gardant la même efficacité ? »

Dossiers déposés dans les cellules d’urgence

Si on analyse ensuite l’impact de cette crise par le biais du nombre de dossiers déposés par les agriculteurs dans les cellules d’urgence mises en place par le ministère de l’Agriculture, les chiffres traduisent la gravité de la situation. Dans un premier temps, le ministère avait évoqué 25 000 éleveurs (toutes productions confondues) sinistrés. Ce sont finalement 35 000 dossiers (sur 60 000 déposés) qui ont été retenus par les cellules d’urgence pour bénéficier du fonds d’allègement des charges. Par ailleurs, 3700 demandes d’aides à la restructuration des prêts bancaires ont été « enregistrées ».

Ces difficultés économiques accrues viennent accentuer un évident malaise au sein de la profession. Bien des éleveurs vivent mal le fait de voir leur foyer de plus en plus dépendant du salaire gagné par leur conjointe en travaillant à l’extérieur. Une situation parfois vécue comme une humiliation, alors qu’eux-mêmes ne comptent pas les heures passées derrière leurs animaux et que les performances techniques de leur cheptel ne sont pas non plus forcément à remettre en cause.

Plus que les aléas économiques, climatiques ou sanitaires, c’est aussi la fréquente remise en question du produit viande, avec sa prétendue nocivité sur l’environnement et le bien-être animal, qui contribuent à miner le moral des éleveurs. Des suspicions largement relayées ces derniers mois dans les « grands médias » avec une succession d’émissions et de déclarations à charge véhiculant un discours, voir un militantisme anti-viande souvent haineux, lequel a forcément pénalisé les niveaux de consommation, et a de ce fait contribué à accentuer la mauvaise tenue du prix du bétail, agravant d'autant l'état des trésoreries.

- © P.-Y. Garino

Pour en savoir plus

Voir dossier Réussir Bovins Viande de février 2016. RBV 234, p. 18 à 31.

Au sommaire :

. p. 22 - Des revenus 2015 pas meilleurs qu'en 2014. Résultats des exploitations allaitantes.

. p. 24 - Remettre l'humain au centre des préoccupations. Bien-être du chef d'exploitation.

. p. 27 - Des agriculteurs engagés contre le mal-être. Dans l'Allier.

. p. 28 - La MSA renforce ses mesures de prévention. Pour repérer et accompagner

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