Réussir bovins viande 11 décembre 2015 à 08h00 | Par Bernard Griffoul

Dans le Doubs, le campagnol " persona non grata "

Des éleveurs ont réussi à supprimer les pullulations de campagnols en mettant en œuvre une boîte à outils mêlant lutte chimique à basse densité et modification des pratiques agronomiques.

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L’Herbasol est un aérateur de sol qui a fait ses preuves dans la lutte contre le campagnol. Il détruit les galeries et oblige le ravageur à se manifester.
L’Herbasol est un aérateur de sol qui a fait ses preuves dans la lutte contre le campagnol. Il détruit les galeries et oblige le ravageur à se manifester. - © B. Griffoul

« Je ne vois pas comment on pourrait revoir du campagnol sur notre ferme », témoigne André Delavelle. « Chez nous, les pullulations sont maîtrisées », appuie Fabrice Cuenot. Ces affirmations surprendront sans doute beaucoup d’éleveurs des massifs montagneux de l’Est et du Centre de la France, confrontés à ce ravageur de prairies qu’est le campagnol terrestre et sur lequel ils ont le sentiment de n’avoir aucune prise. Certaines zones d’Auvergne ont été particulièrement ravagées cette année. Pourtant, aucune arrogance dans les propos de ces deux éleveurs du Doubs. Bien au contraire. Comme d’autres dans le département, ils sont parvenus à maîtriser le nuisible au prix de longs efforts et surtout d’une combinaison de méthodes de lutte où le poison (bromadiolone) n’occupe plus qu’une part minime et compatible avec la préservation de l’environnement, mais toujours nécessaire. Un concept de lutte raisonnée - connu sous le nom de « boîte à outils » franc-comtoise - désormais reconnu par les pouvoirs publics comme le modèle à suivre.

« Nous nous sommes intéressés à la taupe »

André Delavelle a très mal vécu sa dernière grande pullulation en 1998, particulièrement les incriminations des mouvements environnementalistes lorsqu’ils lançaient : « À quand le comté à la bromadiolone ? ». En 2004, à son initiative, une expérimentation (Clac) a été lancée sur une zone de plus de 1000 hectares, avec l’assentiment de la quasi-totalité des agriculteurs et l’idée de ne plus utiliser de poison. Une technicienne a été embauchée pour faire du piégeage. Mais, l’opération s’est avérée insuffisante pour venir à bout du ravageur car réalisée en période de haute densité de campagnols. Soutenus par la Fredon et le laboratoire Chrono-environnement de l’université de Franche-Comté, les agriculteurs se sont orientés vers d’autres moyens de lutte. « Nous avons laissé le “mulot” de côté pour nous intéresser à la taupe », explique André Delavelle. Celle-ci prépare en effet le terrain du campagnol en creusant des galeries. Les traitements sont effectués au PH3, souvent sous forme de chantiers collectifs.

Le campagnol terrestre et ses deux comparses, le campagnol des champs et le campagnol provençal, sévissent sur 1,5 million d’hectares en France. Les stratégies de lutte sont identiques.
Le campagnol terrestre et ses deux comparses, le campagnol des champs et le campagnol provençal, sévissent sur 1,5 million d’hectares en France. Les stratégies de lutte sont identiques. - © B. Griffoul

Écrouler les galeries et remettre des parcelles en culture

Les recherches montraient également l’efficacité de la destruction des galeries soit par écrasement soit par le labour. « Nous avons acheté un Herbasol (société Actisol), dont l’usage premier est d’aérer les prairies, et nous avons remis des céréales, ce que nous ne faisions plus depuis 40 ans », indique l’éleveur. Les recherches ont montré que les pullulations surviennent lorsque plus de 85 % de la surface de l’exploitation sont occupés par des herbages. Quant à l’Herbasol, il écroule les galeries. Aujourd’hui, sur la zone, quelque 40 hectares sont en céréales et l’aérateur de sol est utilisé sur 150 hectares.

Mais, le Gaec Delavelle a voulu aller plus loin dans sa volonté « d’éliminer » le campagnol. L’exploitation étant divisée en deux sites distants de cinq kilomètres, à partir du mois de mai, le cheptel (80 vaches) est séparé en deux afin de pratiquer une véritable alternance fauche/pâture sur toutes les prairies. Le piétinement par les animaux écrase les galeries. Une deuxième étable entravée, existante, a été équipée d’une machine à traire et d’un tank à lait. La quasi-totalité de la surface étant fauchable, les vaches ne pâturent jamais au même endroit d’une année à l’autre.

« Cinq ans pour rattraper le travail non réalisé depuis 50 ans »

« Au début, les progrès ont été très lents, nous y avons passé beaucoup de temps, reconnaît André Delavelle. Nous avons douté, mais nous avons persévéré. Nous avons mis cinq ans pour rattraper le travail qui n’avait pas été fait depuis cinquante ans. Mais, depuis 1998, nous n’avons plus eu de 'mulots'. » Aujourd’hui, la lutte contre le campagnol s’est nettement allégée. La lutte directe, réalisée dès l’apparition du moindre indice de taupe ou de campagnol, ne prend pas plus de deux jours par an. « En 2013, nous avons utilisé 5 kilos d’appâts à base de bromadiolone et, depuis, plus rien », détaille l’éleveur. Le piégeage a quasiment été abandonné. Depuis l’an dernier, il replante également des haies pour favoriser la présence de prédateurs. « Depuis que nous utilisons moins de bromadiolone, nous voyons beaucoup plus de renards. C’est un prédateur intéressant car il intervient dès le début du cycle. »

« Un élément de la boîte à outils seul ne sert à rien »

Fabrice Cuenot a vécu sa première pullulation quelques mois après son installation en 2005. Elle a détruit la moitié des prés de fauche. Il a engagé une démarche similaire (voir avis) à celle qui avait été mise en œuvre dans les zones expérimentales en entraînant avec lui trois autres éleveurs. « Lors de la pullulation suivante, en 2010-2011, sur les quatre exploitations, nous avons sauvé 90 % de nos récoltes alors que nos voisins ont perdu 40 % des fourrages », assure-il. Désormais, il porte ce combat au niveau national en assurant la présidence de la commission campagnols de la Fredon France : « un élément de la boîte à outils utilisé seul ne sert à rien, martèle-t-il. Seule la combinaison de plusieurs actions permet de réguler les populations. Il y a des jours où on préfèrerait faire autre chose, mais la lutte contre le campagnol fait partie de notre job. Comme le céréalier observe l’apparition des maladies dans ses champs, nous devons parcourir nos prairies pour surveiller l’activité des ravageurs. Le campagnol, c’est notre maladie. Des éleveurs qui appliquent la boîte à outils de longue date ont passé trois ou quatre pullulations avec succès. Cela nous donne de la sérénité. »

Fabrice Cuenot, éleveur et président de la commission campagnols de la Fredon France.
Fabrice Cuenot, éleveur et président de la commission campagnols de la Fredon France. - © B. Griffoul

« Nous avons divisé par deux le temps consacré à la lutte »

« Nous avons démarré la lutte contre le campagnol terrestre en 2007 avec trois autres agriculteurs sur une surface de 250 hectares. Nous avons mutualisé notre temps et les produits de traitement. À l’automne, nous procédons à des échanges de parcelles pour faciliter le pâturage des dernières repousses. Cela permet de faire piétiner les parcelles avant l’hiver et d’enlever l’herbe qui restait auparavant dans les prés et servait de gîte et de couvert aux campagnols. Nous nous sommes équipés en Cuma d’un Herbasol (10 000 euros subventionnés à 50 % par le département). Nous l’utilisons sur 10 % de la surface de prés de fauche tous les ans. Depuis quatre ans, je laboure des prairies permanentes et j’implante des mélanges de luzerne et trèfle violet. Pendant le premier cycle, de 2007 à 2012, nous consacrions dix jours par an à quatre personnes à la lutte directe. Depuis 2012, nous avons divisé le temps par deux et nous utilisons moins de deux kilos d’appâts de bromadiolone par hectare. Nous traitons au printemps, puis, après chaque fauche, nous observons ce qui se passe et nous intervenons à la tâche avec le PH3 ou la bromadiolone. »

 

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